Extrait du livre « Hier, le Havre » (tome 1) de Jean Legoy – Editions de l’Estuaire - 1996 

 

LES DÉBUTS DE LA RADIO
AU
HAVRE

 

La T.S.F. 1908-1928
 

Depuis la fin des années 1880, savants et bricoleurs de génie français et étrangers, travaillent à mettre au point la télégraphie sans fil ou T.S.F. Branly, Popov, Marconi et autres réalisent les premières liaisons à distance. Des émetteurs sont installés en divers lieux, le plus connu est à la Tour Eiffel, d'autres au bord des rivages pour communiquer avec les paquebots. Ainsi, un des premiers émetteurs français est installé en 1904, près du cimetière de Sainte-Adresse pour communiquer avec les navires qui passent en Manche. Mais ces stations ne communiquent qu'avec l'aide d'un langage codé : l'alphabet Morse. Ce n'est qu'en 1908, qu'a lieu, en France, la première démonstration de transmission des modulations de la voix humaine et de la musique. L'Américain Lee de Forest, grâce à un appareil à lampes de son invention, diffuse du haut de la Tour Eiffel, un court programme de musique émis par un phonographe. Il faut croire que d'ingénieux Havrais étaient au courant de cette expérience, car des membres de la sous-section havraise du réseau des émetteurs français, société rassemblant ceux qui, en France s'intéressent à la T.S.F., réalisent dans les locaux de l'Hôtel des Sociétés Savantes, rue du Lycée (actuelle rue Anatole-France), la réception de ce fameux concert, première réception au Havre d'une émission de ce genre. Comment s'effectua la réception ? Nous ne le savons pas : à l'aide d'un récepteur à lampes (les fameuses «audion» à trois électrodes ?), ou d'un poste à galène ? Ce qui est sûr, c'est que l'audition n'a pu se faire qu'à l'aide d'écouteurs semblables à ceux du téléphone.

 

La guerre de 1914 va apporter de sérieux perfectionnements au matériel ; la T.S.F. va quitter le stade expérimental et du bricolage pour aborder une utilisation culturelle et commerciale. La T.S.F. va peu à peu céder la place à la Radio. En France, depuis 1903, le ministère des P.T.T. impose le monopole aux transmissions sans fil, mais après la guerre, seuls les besoins de la défense nationale conservent ce monopole et le reste des installations civiles est confié à de grandes sociétés privées. Le 27 janvier 1922, le poste de la Tour Eiffel commence ses émissions destinées au public ; celles-ci se limitent au début à la météo, aux cours de la Bourse et à quelques radio-concerts enregistrés. Le 6 novembre 1922, c'est le tour des émissions du poste «Radiola» dont le speaker, Marcel Laporte, surnommé «Radiolo», sera très vite populaire. Les journaux havrais rapportent que le 27 janvier 1922, plusieurs amateurs ont capté avec ravissement l'émission de la Tour Eiffel, qui a commencé à 22h10. Ils ont entendu plusieurs chansons et l'émission s'est terminée à 22h45. Le 21 décembre 1922, le journal «Havre-Eclair» publie le premier programme de radio, celui du poste «Radiola». Les émissions commencent à 17 h 15 et se terminent à 23 h. Le programme est essentiellement constitué de chansons, de monologues et de musique de chambre coupés par un bulletin financier, le résultat des courses et des informations. L'utilisation du haut-parleur, permettant l'écoute collective, a donné un élan nouveau à la radio, malgré les imperfections qui caractérisent toute invention nouvelle. Un journaliste qui a entendu au début de janvier 1923, une émission du poste «Radiola» sur les installations, pourtant perfectionnées, du Sémaphore à l'entrée du port, raconte «Cela ressemble beaucoup au phonographe. Mais soudain, quelle friture ! Ce sont les bruits parasitaires. Impossible d'éviter ces ondes atmosphériques et entretenues qui viennent par leur trépidement, leur bruit agaçant et singulier, gêner la perception de notre petit concert. Qui trouvera le moyen d'éliminer ces parasites désagréables? L'accalmie se fait à point pour entendre qu'une violoniste va nous jouer le Cygne de Saint-Saëns... Malheureusement, les bruits reviennent, les sons ne parviennent plus que par échappées». Le poste «Radiola» deviendra, en 1925, le célèbre «Radio ­Paris».

Mais à cette époque, seule une minorité d'auditeurs fortunés peut posséder une installation de réception individuelle. Dans les années 20, un poste de T.S.F. se compose de quatre éléments: un récepteur à lampes, un cadre-antenne orientable de préférence, un haut-parleur et des accumulateurs capables de fournir le courant continu nécessaire. Tout cela coûte une fortune : l'équivalent de cinq à six mois d'un salaire moyen. Si bien que l'audition est bien souvent collective ; les grands magasins en particulier offrent l'audition gratuite à leurs clients. En 1927, le Conseil municipal du Havre envisage «l'installation de postes de T.S.F. dans divers quartiers de la ville, afin que la population puisse entendre gratuitement, pendant la belle saison, les concerts donnés par sans fil». L'administration choisit le quartier de Frileuse pour commencer, Francis Thos «spécialiste havrais de radiophonie», s'engage à fournir et installer «tout ce qui est nécessaire au fonctionnement du récepteur»...

Des efforts sont faits pour divulguer la radio. Le 24 mars 1921, est fondée la Société havraise de Téléphonie sans Fil. Mais elle s'adresse à un public averti, surtout intéressé par la technique. Beaucoup plus populaire est le «Radio-Club de Frileuse», fondé le 1er juillet 1925 par André Deschamps. Le club a pour but de « diffuser la T.S.F. » Des cours de « lecture au son », des conférences sont organisées, ainsi que des auditions dans la salle du café-restaurant « Virlouvet », rue du Mont-Joly. Le club ne tarde pas à compter plus de deux cents adhérents. En mars 1927, les auditeurs sont prévenus qu'ils pourront entendre sur «Daventry» (poste anglais), le concert de la B.B.C. Au programme, il y a «Le Roi David» et
«Pacific 231» du musicien havrais Arthur Honegger : «Accordez les antennes sur l’Angleterre ! »  

Cette même année 1927, les Havrais ont le choix entre vingt-cinq émetteurs, dont six postes anglais qu'on entend très bien au Havre, sept allemands et cinq français : «Radio-Paris», «Radio P.T.T» (ancienne «Radio-Tour
Eiffel»), «Radio-Toulouse», «Radio L.L.» (de l'entreprenant Lucien Lévy), qui deviendra plus tard «Radio-Cité», et le «Poste Parisien» qui dépend du journal «Le Petit Parisien». Sur ces stations, les Havrais peuvent entendre les premiers radio-reportages, dont celui sur le Tour de France par Jean Antoine.


La Radio 1928-1958


Malgré les imperfections de la réception et le coût élevé du récepteur, la radio se répand au Havre. A partir du 3 décembre 1928, le journal «Havre-Eclair» publie une page hebdomadaire de radiophonie «pour les amateurs si nombreux au Havre». Il s'agit de la présentation des programmes de la semaine à venir, d'échos sur les vedettes de la radio, parfois de critiques sur les émissions passées, de renseignements techniques pour une meilleure réception.

Les progrès techniques vont permettre d'introduire la radio dans chaque foyer. A partir de 1928, le poste de T.S.F. devient un meuble qui contient tous les éléments de la réception ; en outre, il peut désormais se passer des encombrants accumulateurs en se branchant directement sur le secteur ; l'antenne devient extérieure, dans un grenier ou sur un toit ; la réception s'améliore nettement grâce ou perfectionnement de la qualité hétérodyne des ondes, le récepteur devient «superhétérodyne». Avec la fabrication en série et la concurrence, les prix baissent ; en 1932, un ménage français sur cinq dispose d'un poste, en 1936, un sur deux. Le nombre des marchands de postes qui était, au Havre, de deux en 1925, passe à quarante-sept en 1938. Les associations d'auditeurs prolifèrent : aux côtés du «Radio-Club de Frileuse», on trouve «Radio­Libre du Havre», fondé en 1928 par Albert Liégard, «Radio-Club de Sanvic», «Radio-Club de Mayville», toutes sociétés qui se proposent de «défendre les intérêts radiophoniques et les droits des amateurs».

 

En 1928, c'est aussi la possibilité offerte aux Havrais d'écouter «Radio-Normandie». Le 24 décembre 1923, Fernand Le Grand, directeur de la Bénédictine, fondait à Fécamp un «Radio-Club». Le Grand avait connu Branly dans le laboratoire de la Faculté catholique de droit de Paris. En 1926, il installe dans sa villa un poste émetteur qui, autorisé par le ministère des P.T.T., devient «Radio-Fécamp». Les Anglais qui reçoivent parfaitement les émissions en Angleterre s'intéressent à l'émetteur français et font passer des émissions et surtout de la publicité en anglais.

 

En 1928, «Radio-Fécamp» augmente sa puissance, la hauteur de l'antenne passe de cinquante à cent mètres, il peut être reçu dans toute la Haute­Normandie et donc au Havre. Le 18 février 1929, l'émetteur prend le nom de «Radio-Normandie». Pour soutenir l’œuvre de son émetteur, Le Grand organise un réseau de Radio-Clubs, l'Association des Auditeurs de «Radio-Normandie», qui comptera jusqu'à trente-deux mille membres. Au Havre, une section de l'association est fondée par Albert Liégard en 1930. Son rôle est de défendre les auditeurs contre les perturbations qui peuvent gêner la réception. Mais surtout, la section havraise ouvre un auditorium à l'«Hôtel Frascati», près de l'entrée du port, directement relié à l'émetteur de Fécamp. Dès août 1930, un concert organisé avec des artistes havrais est diffusé chaque vendredi soir. L'Association des Auditeurs de «Radio-Normandie» a beaucoup de succès, de 250 membres à sa création, elle passe à plus de mille en 1934.

La station régionale innove dans de nombreux domaines. C'est elle qui lance le «concert des auditeurs», au cours duquel sont diffusées des chansons choisies par les auditeurs eux-mêmes, à l'intention de leurs parents ou amis : «de la part de... à l'intention de... vous allez entendre...» C'est elle encore qui lance l'émission «Oncle Roland et Tante Francine» ; ce sont de véritables amis qui pénètrent alors dans chaque foyer pour leur parler des menus faits de la vie quotidienne. L'idée sera reprise plus tard sur les antennes nationales avec «Sur le banc» de Raymond Souplex et Jane Sourza, ou «La famille Duraton» avec Ded Rysel et Jean Carmet. «Radio-Normandie» sort du studio et va vers le public ; le 20 juillet 1934, elle s'installe sur la scène du «Grand-Théâtre» du Havre. Les auditeurs-spectateurs peuvent enfin mettre un visage sur les voix qui leur sont chères. En 1935, le poste «Radio-Cité» lance le radio-crochet avec Saint-Granier : les chanteurs amateurs viennent tenter leur chance, heureux celui ou celle qui peut terminer sa chanson avant le coup de gong fatal. Ce genre d'émission rencontre un énorme succès, il est repris par «Radio-Normandie».

 

Malgré les protestations des associations d'auditeurs, le Gouvernement institue, le 31 mars 1933, une taxe sur les postes récepteurs. Le recouvrement est confié au ministère des P.T.T. et cette redevance doit servir à financer les émetteurs d'État. Les postes privés, eux, sont en grande partie financés par la publicité. Les slogans publicitaires, la «réclame» comme on disait alors, s'inscrivent dans les mémoires: «Un meuble signé Lévitan est garanti pour longtemps». «Halte-là? Qui vive ? Saponite, la bonne lessive!», «André, le chausseur sachant chausser», etc. Certaines associations essaient de réagir contre cette colonisation des ondes par l'argent. C'est le cas de «Radio-Liberté», qui lutte pour «une radio libre, sincère, agréable et objective», en 1937, la section havraise compte sept cents adhérents.

Dès le début de la guerre, l'Etat et la censure contrôlent les radios, aussi bien publiques que privées. A partir de juin 1940, les Allemands imposent en zone occupée une seule radio, «Radio ­Paris», qu'ils contrôlent étroitement : «Radio-Paris ment! Radio-Paris ment! Radio-Paris est allemand !» répétait la B.B.C., que beaucoup de Havrais écoutaient plus ou moins clandestinement. Le 20 mars 1944, les appareils de T.S.F. doivent être déposés dans les mairies ; ceux entreposés à l'hôtel de ville du Havre disparaîtront dans l'incendie du 5 septembre. A la Libération, «Radio­Normandie» qui avait, en 1935, transféré son émetteur de Fécamp à Louvetot, près de Caudebec-en-Caux, est détruit par les Allemands. Il ne reprendra pas ses émissions. Le 15 avril 1957, un journal local titre l'un de ses reportages : «J'ai entendu un poste sans lampes», c'est l'apparition au Havre du poste à transistor, qui apporte la solution à la mobilité et à la miniaturisation des récepteurs. En septembre 1957, Le Havre reçoit les émissions en modulation de fréquence, ce qui révolutionne la qualité de la réception. Une page nouvelle s'ouvre à l'histoire de la Radio.

 

La suite est à lire dans le livre « Hier, le Havre » de Jean Legoy – Editions de l’Estuaire – 1996